Que signifie l’expression “S’emmêler les pinceaux”

29/07/2021 3 min
s'emmêler les pinceaux

par Julien Soulié 

Ce jour-là, il fait doux et ensoleillé ; vous n’avez pas trop envie de travailler : ça tombe bien, il vous reste quelques RTT rescapées. Aussi, décidez-vous d’enfourcher votre vieille bicyclette et de partir par les chemins de campagne tout fleuris. Mais avant de fuir les tracas de la vie moderne, vous avez pris soin d’emporter votre matériel de peinture : ce jour-là, c’est votre âme de peintre du dimanche (et du vendredi, merci les RTT) qui a pris le dessus.


Peintre du dimanche

Vous voilà donc installé(e), avec votre chevalet, votre palette, vos gouaches et vos pinceaux. Vous commencez à peindre l’un de ces petits paysages champêtres dont vous avez le secret… Mais soudain, c’est le drame : vous venez de vous emmêler les pinceaux… et votre toile ne ressemble plus à grand-chose, hélas !


Il y a pinceau et pinceau

Voilà donc une explication à l’expression s’emmêler les pinceaux… Elle est simple, basique, évidente. Mais la vérité linguistique est tout autre ! En effet, dans cette locution, le pinceau… n’est pas un pinceau. Je vous explique : le pinceau, outil du peintre, vient de l’ancien français peincel (qui, au passage, a donné l’anglais pencil) ; lui-même est issu du latin penicillum (qui a aussi fourni la pénicilline). Jusque-là, tout va bien, nos pinceaux ne sont pas trop emmêlés.


Trop fort, la métaphore

Toutefois, notre pinceau d’artiste s’emploie aussi de façon figurée, par métaphore, par exemple pour désigner un faisceau lumineux (« un pinceau de lumière ») depuis le XVIIe siècle, ou encore une petite touffe de poils (depuis le XVIIIe) : « Elle avait tout autour de la bouche des pinceaux de poils blancs qui lui donnaient la mine embabouinée d’un chat », écrit ainsi Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Mais là encore, nous n’y sommes toujours pas.


Le pinceau, c’est le pied !

En réalité, il faut aller fureter du côté de l’argot : au XIXe siècle, pincettes y signifie « jambes » et dérive de pince, qui désigne la partie antérieure de la jambe du cheval : aujourd’hui encore, ne dit-on pas familièrement « aller à pinces » pour « aller à pied » ? Bref, de pincette, on est passé à pinceau, par jeu de mots avec le vrai pinceau (celui du peintre – vous suivez ?). Le mot est devenu alors synonyme de « pied » ou « jambe » : un coup de pinceau désignait ainsi, dans la langue populaire, un coup de pied (imaginez un instant : « Zidane donne un formidable coup de pinceau et marque !!! » – pas sûr que tout le monde comprendrait…)


Vous ne vous emmêlez pas trop les pinceaux ?

Ainsi, quand on s’emmêle les pinceaux (expression apparue au XXe siècle), ce n’est pas parce que l’on est un(e) peintre raté(e), mais bien parce que l’on trébuche, que l’on est maladroit et, plus généralement, parce que l’on cafouille ou se trompe (ce qui, cela dit, n’est pas incompatible). Voilà donc une expression dont l’histoire est étrangement adaptée à ce qu’elle désigne : on risque fort de s’emmêler les pinceaux en cherchant son origine !

Mais, que cela, surtout, ne nous fasse pas oublier votre toile réalisée à la campagne, un jour printanier de RTT. Même ratée, – qui sait ? –, peut-être vaudra-t-elle plusieurs millions dans un siècle ou deux…

L’info en plus

Il n’y a pas que les pinceaux dans la vie des maladroits : on peut tout aussi bien s’emmêler les pieds, les pédales ou les crayons.



Article rédigé par l’auteur Julien Soulié. Découvrez son portrait ici.