Que signifie l’expression “C’est pas tes oignons !”

09/06/2021 4 min
oignons

Par Julien Soulié

Je ne sais pas pour vous, mais, en ce qui me concerne, je suis d’une nullité assez remarquable en art culinaire, à tel point que je ne fais guère la différence entre un ail, une échalote et un oignon (ou ognon, selon la nouvelle orthographe de 1990 – oui, je sais, ça pique les yeux).

En revanche, je sais très bien que tous les trois sont des plantes potagères appartenant à la famille des alliacées. Comme quoi, je maîtrise mieux le mot que la chose, même si je ne suis pas plus avancé. Quoi qu’il en soit, cela fait dire à ma chère et tendre moitié, les rares fois où j’ose mettre les pieds dans ce territoire inconnu et effrayant qu’est la cuisine : « Occupe-toi de tes oignons ! » ou « C’est pas tes oignons ! ».


Mais pourquoi des oignons ?

Cette expression familière, même les plus nuls en cuisine et en botanique la connaissent, la maîtrisent, l’emploient. Mais savent-ils pourquoi l’oignon en est venu à désigner, par métaphore, les affaires personnelles ? À moins d’imaginer qu’à une époque, sans doute lointaine, ledit bulbe ait été tellement tendance qu’il se soit retrouvé dans les effets personnels… Mais franchement, des oignons dans les poches, les sacs, les valises ? On a du mal à y croire…

Du reste, nos deux expressions s’avèrent récentes et sont nées au XXe siècle : C’est pas tes oignons ! ne remonterait qu’à 1922 et Occupe-toi de tes oignons ! n’apparaît pas avant 1948. Quant à leur origine, les étymologistes avancent deux hypothèses (aux petits oignons, si j’ose dire), l’une légèrement moins élégante que l’autre…


Une locution très « postérieur »

La première fait appel au sens argotique du mot oignon : dans la langue verte du XIXe siècle, il désigne l’anus ou le postérieur (on dit aussi oignon brûlé – comme c’est charmant et imagé !). Ainsi, Occupe-toi de tes oignons serait l’équivalent d’une autre expression bien connue : Occupe-toi de tes fesses ! Les métaphores en tous genres sont fréquentes dans la langue familière pour désigner cette partie de notre anatomie (baba, lune, panier, pétard, train…). En voilà donc une botanique, qui repose – on s’en doute – sur la rotondité du postérieur.

Si vous préférez une explication un tantinet moins triviale, sachez que, selon certains historiens de la langue, les oignons désignent plutôt les pieds : on trouve ainsi l’expression synonyme Occupe-toi de tes pieds !, ce qui nous fait une belle jambe.


Une expression pas très féministe ?

Mais une origine moins métaphorique et plus historique est aussi avancée : dans le centre de la France, les femmes possédaient un petit bout de jardin, dans lequel elles avaient le droit de cultiver des oignons. Elles allaient ensuite vendre au marché le produit de leur travail et en tiraient un revenu à elles. Mais gare à celles qui sortaient de leur jardin pour s’occuper des affaires d’hommes ; ces messieurs leur lançaient un très méprisant : « Occupe-toi de tes oignons ! » ou « Ce ne sont pas tes oignons ! ».


Oignons ou bière ? Cruel dilemme !

Finalement, quelque explication que vous choisissiez, vous vous trouverez face à une origine peu flatteuse… mais tellement plus expressive que les locutions assez plates « Ça ne te regarde pas ! » ou « Ce ne sont pas tes affaires ! ». Ou alors, vous pouvez toujours essayer de vous mettre à l’allemand : l’équivalent de notre expression serait « Ce n’est pas ta bière »… forcément !

En tout cas, promis : pour la prochaine fois, j’apprends à reconnaître un oignon. (Pour l’ail et l’échalote, attendons encore un peu, le temps que je décortique leurs expressions…)

L’info en plus

Une autre locution fameuse fait appel à notre bulbe préféré : en rang d’oignons. Et là encore, différentes origines sont proposées : la première évoque la façon dont on ordonne les oignons, en mettant les plus gros d’abord et les autres ensuite (ce qui expliquerait le sens d’origine de se mettre en rang d’oignons : « se joindre à un groupe où il y a des gens plus importants que vous »). La seconde est peu sûre, mais assez amusante car elle repose sur une homonymie : le baron d’Oignon, maître de cérémonie dans les années 1570, avait l’habitude d’attribuer des places aux seigneurs selon des règles protocolaires assez strictes…


Article rédigé par l’auteur Julien Soulié. Découvrez son portrait ici.