Que signifie l’expression « Se faire enguirlander »

28/11/2021 4 min


Par Julien Soulié

Les entendez-vous – jingle bells, jingle bells – les cloches de Noël qui commencent à tinter à vos oreilles de grands enfants ? Jingle bells, jingle bells… Ou plutôt : Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver (traduction qui, toutefois, se révèle moins festive et légèrement plus réfrigérante). Mais, bon, si je continue à utiliser de l’anglais, les plus puristes d’entre vous (ne vous cachez pas, je sais que vous êtes là, quelque part…) vont finir par m’enguirlander… ce qui, honnêtement, serait la moindre des choses pour les fêtes de Noël.

D’ailleurs, n’est-il pas étrange qu’un mot connoté aussi joyeusement que guirlande se retrouve associé à un verbe aussi déplaisant qu’enguirlander ? Il y a là un paradoxe aussi mystérieux que la magie de Noël…


Mystérieuse guirlande

Si l’objet est international, le mot guirlande lui-même ne l’est pas moins : il a traversé plusieurs langues avant de venir décorer nos sapins (rois des forêts). D’ailleurs, son étymologie est, elle aussi, mystérieuse… A priori, il serait issu du francique (la langue germanique de nos ancêtres les Francs), où il désignait un diadème ou une couronne. Le mot serait ensuite passé en provençal sous la forme guirlanda (« couronne de fils d’or »), puis en italien, ghirlanda (« couronne de fleurs ou de feuillages »). Il arriva enfin en français, au XVe siècle, guerlande, refait au siècle suivant en guirlande. Au passage, notons que le terme s’est « appauvri », en passant d’un objet en or à une simple couronne de fleurs – ou alors, qu’il est devenu plus écolo, chacun(e) se fera son opinion…


De la guirlande à l’éloge (#Maupassant #Flaubert)

Le verbe dérivé fut d’abord guirlander (« orner de guirlandes »), supplanté par son dérivé enguirlander, qui évoque mieux, du long de ses quatre syllabes, les enroulements serpentins de nos guirlandes décoratives. Enguirlander posséda ensuite, au XIXe siècle, un sens figuré qui se comprend aisément : du sens propre « couvrir de guirlandes », on est passé à « couvrir d’éloges, encenser » (ne dit-on pas encore aujourd’hui couvrir quelqu’un de fleurs, quand on souhaite le complimenter ?). C’est ainsi qu’on peut lire chez Maupassant, dans son roman Fort comme la mort : « Avec des mots câlins, elle l’enguirlanda de nouveau, sachant bien, depuis longtemps, que rien n’a plus de puissance sur un artiste que la flatterie tendre et continue. »


Par métaphore, enguirlander s’est appliqué aussi à une déclaration, à un discours, comme synonyme d’« enjoliver » ; et là, c’est Flaubert qui s’y colle, dans L’Éducation sentimentale : « Et il demandait, outre l’argent d’un trimestre, deux cent cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles ; — le tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations d’amour filial. »


De l’éloge à l’engueulade

Mais ce sens plutôt positif s’est perdu… et tout cela n’explique pas la signification très négative d’enguirlander – « réprimander, faire des reproches » –, que la langue familière a créée à partir des années 1920. C’est d’ailleurs cet emploi-là qui, finalement, a fini par éclipser tous les autres.


Pour comprendre ce retournement de sens, il faut faire appel à deux procédés stylistiques. Le premier, l’antiphrase, consiste à utiliser, par ironie, un terme à l’opposé de son sens habituel. Chose que nous faisons tous les jours : « T’as oublié les cadeaux de Noël ? C’est malin ! » (Cela vous évite de dire : « C’est complètement crétin ! », ce qui, pendant la trêve de Noël, serait assez mal vu.) Ou encore : « Quoi ! Tu as mangé toute la dinde aux marrons ? C’est du joli ! » (Au lieu de : « Espèce de goinfre égoïste ! »). C’est cette figure de l’antiphrase qui a fait passer notre enguirlander de la notion d’ornement à celle de réprimande.


Le second procédé est celui de l’euphémisme, c’est-à-dire de l’atténuation afin de ne pas choquer : au lieu de dire engueuler (qui n’est quand même pas du registre le plus littéraire), on choisit le terme enguirlander par proximité phonétique (il commence aussi par eng-). Là encore, le procédé est courant dans la langue orale : par euphémisme, nous disons parfois mercredi pour ne pas prononcer le « mot de cinq lettres » (ça aussi, c’est un euphémisme), tous deux commençant par mer- (vous voyez de quel mot je veux parler ?).


Allez, je dois aller m’occuper d’enguirlander mon sapin de Noël, qui (le saviez-vous ?) n’est pas à proprement parler un « sapin », mais un épicéa… Eh oui, il n’y a pas que la linguistique dans la vie, il y a aussi la botanique !

L’info en plus

L’euphémisme préside également aux interjections purée ! punaise ! (pour esquiver un terme légèrement plus grossier commençant par pu-). C’est aussi ce phénomène qui était à l’œuvre dans les anciens jurons sacrebleu, morbleu ou palsambleu, qui évitaient de blasphémer le nom de Dieu présent dans les locutions d’origine sacredieu, mort de Dieu et par le sang de Dieu.



Article rédigé par l’auteur Julien Soulié. Découvrez son portait ici.